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Critères de sélection : des évidences qui n’en sont pas….

Écrit par Latour
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« Produire plus » semble être une évidence dans l’amélioration variétale, un de ces dogmes qu’on ne peut remettre en question. Pourtant la prépondérance d’un critère tel que le rendement a des effets surprenants sur la globalité de la plante de l’aveu même des sélectionneurs. Lors d’une rencontre au Danemark dans le cadre du programme « Cerere », des paysans du RSP ont pu échanger sur ce sujet avec des sélectionneurs bio de céréales à paille du nord de l’Europe.

Ces derniers s’intéressent actuellement aux effets négatifs induits par la prépondérance du critère rendement, critère corrélé à la recherche de pailles les plus courtes possibles, pour notamment permettre à la plante de supporter une forte quantité d’intrant sans verser1. Pour deux d’entre eux qui travaillent en bio et biodynamie, la sélection de variétés à paille plus haute devient un axe de sélection.

Cette évolution confirme un certain « bon sens » dans les pratiques de sélection des paysan.e.s du groupe blé du RSP basé sur l’empirisme, l’intuition et une vision globale de la plante. Si la verse demeure un enjeu important dans la culture des blés paysans 2, les pailles hautes n’ont pas pour autant été éliminées : beaucoup de paysans ont toujours tendance à maintenir inconsciemment ou consciemment des populations de plantes à haute tige, privilégiant la sélection sur leur robustesse. Ce type de sélection procède d’une approche globale de la plante dans le champ, incluant souvent les étapes de transformation (mouture et fournil à la ferme). En effet, la taille des plantes peut avoir des incidences dans plusieurs domaines, notamment nutritionnels (teneur en oligoéléments), sanitaire (tolérance aux pathogènes), agronomique (restitution de biomasse). « Prenons donc de la hauteur » en développant quelques uns de ces aspects qui concernent les céréales à paille.

Où la richesse nutritive est sans doute en partie corrélée à la taille.

Au fil des saisons d’observation, beaucoup de cultivateurs du groupe blé du RSP ont été heurtés par un phénomène pour le moins étrange à la logique dans le comportement des variétés modernes nanifiées : l’épi est souvent mûr alors que que le dernier tiers de la plante est encore vert. « Ces variétés se comportent comme si la tige était un simple tube en plastique à aspirer les nutriments et l’eau du sol, sans autre rôle que celui du transport de ces éléments » témoigne une paysanne présente devant une placette de blé moderne. Les variétés paysannes offrent quant à elle un dégradé harmonieux : c’est d’abord le bas de la plante qui jaunit, puis la tige et la feuille drapeau...jusqu’à l’épi. « C’est que la plante se vide pour nourrir le grain » selon l’expression d’un paysan boulanger. Cette observation empirique fait écho au phénomène de translocation3 : la paille et les feuilles forment un réservoir de nutriments pour le grain qui va pouvoir qualitativement mieux se « remplir », la plante étant moins dépendante des nutriments du sol. Le critère de la hauteur de paille a donc des incidences sur la qualité de la maturation et pourrait aussi induire des effets sur la qualité des protéines présentes dans le grain.

Les résultats nutritionnels du programme Ecoagri4 ont d’ailleurs révélé une corrélation qui confirme cette dernière hypothèse: plus la plante est haute et foncée, plus elle est riche en oligoéléments.

Où la taille est une barrière pour les champignons pathogènes.

Si les pailles hautes continuent à être sélectionnées par les paysans, il ne s’agit pas d’un critère qui est pris de manière isolée. Y sont associés divers autres caractères qui semblent liés à cette recherche d’une plante équilibrée dans sa physiologie. « Je sélectionne des plantes hautes présentant une courbure prononcée au niveau de l’épi : c’est joli. Je suis aussi attentif à la distance entre la dernière feuille et le début de l’épi » Pour ce paysan boulanger, ces caractères permettent de limiter les pathogènes qui peuvent attaquer l’épi. Par exemple, la rouille est freinée par la distance de tige entre la masse foliaire en contact avec la base (où se développe les maladies cryptogamiques) et l’épi.

barbu de toscaneSélection de blés crossés dans la variété Barbu de toscane - CETAB Creative Commons BY NC SA

Où la taille offre une meilleure restitution de matière organique.

Enfin la restitution de matière organique au champ est un des enjeux majeurs de l’agriculture biologique, notamment dans les fermes sans élevage. Les céréales paysannes à paille haute produisent beaucoup plus de « biomasse » à l’hectare que leurs ersatz modernes. Pour un exemple une variété de seigle ancien particulièrement haute (près de 2 mètres) produirait 15 tonnes/ha de matières organiques, soit l’apport moyen en fumier préconisé en bio sur les cultures céréalières.

Enfin, la hauteur des blés, supérieure à celles des rumex, chardons, etc., permet de limiter la croissance de ces adventices. Par exemple vesce et chiendent peuvent facilement dominer les variétés de blés plus basses, alors que les blés hauts sont plus difficiles à dominer.

renan et barbu couverture solCouverture du sol : comparaison entre un blé moderne (Renan à gauche) et un blé de pays (Barbu du Roussillon à droite). Dans "Des Blés bio...diversité ! ", 2011 / CAB Pays de la Loire- GABB Anjou-Triptolème-RSP / Creative Commons  BY NC ND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour conclure, la hauteur des blés est depuis les débuts du groupe blé du RSP un marqueur identitaire pour celles et ceux qui cultivent les blés de pays. D’un seul regard embrassant le champ, elle montre à coup sûr l’origine des variétés de blés cultivés : la plupart des blés paysans toisent de leur hauteur les blés « nanifiés » issus des sélections d’après guerre jusqu’à nos jours. Malgré la sensibilité à la verse de ces variétés, la vision globale de la plante dans son environnement (incluant le milieu, les pratiques culturales et de transformation) permet de se défaire de critères trop réductionnistes : pris isolément, ceux-ci influent parfois négativement sur la physiologie de la plante. Les dernière expérimentations5 montrent que cette approche paysanne de la sélection basée sur une vision globale et inter-subjective apporte des réponses intéressantes en termes agronomiques, nutritionnels et sensoriels.

Par Charles Poilly, paysan boulanger, co-président du RSP et Frédéric Latour, animateur de réseau

 


1Les plantes versées se couchent sur le sol ce qui entraîne le plus souvent une baisse importante du rendement, voire la perte de la récolte. L’excès d’azote combinée à des variétés ayant un fort potentiel de hauteur de tige entraîne la verse ce qui a poussé les sélectionneurs à « raccourcir » les pailles depuis les années 50 pour que les plantes puissent supporter des doses d’intrants azotés supérieures.

2Parmi les parades, la culture en mélange diversifié associant des variétés de toute taille et de différents natures de tige, associé à un effort de caractérisation des variétés selon leur sensibilité sont des solutions plébiscitées par de nombreux paysans pour limiter la verse.

3« En physiologie végétale, la translocation est le processus de transfert de composés organiques et d'autres substances solubles issues de la photosynthèse (glucides, protéines, etc.) des feuilles vers les autres organes de la plante, notamment les organes en croissance (bourgeons, fleurs, graines) et les organes de réserves (racines, tubercules, ...) » Wikipedia CC BY SA

5Ibid