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Les semences de pomme de terre en Bolivie. Etat des lieux

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Margot Jobbé Duval travaille sur les dynamiques des paysanneries andines en Bolivie, et en particulier sur les conséquences de l’insertion marchande. Dans le cadre d’un projet de développement de l’ONG française VSF-CICDA (AVSF), elle réalise une étude sur la semence de pomme de terre, dans le but d’accompagner l’élaboration de nouvelles politiques publiques plus soucieuses du maintien d’une petite paysannerie familiale.

Quelle est la situation des semences en Bolivie ?

En Bolivie, il n’existe pas de législation générale sur les semences. Un projet de loi, qui s’inscrivait dans la droite ligne des lois néolibérales votées partout ailleurs en Amérique latine, fut rejeté début 2005 à cause de la pression des mouvements sociaux (essentiellement les syndicats paysans). Le cadre légal consiste donc en une série de décrets émanant du Ministère de l’Agriculture, qui doivent orienter l’action du Programme National des Semences. C’est ainsi que, malgré le rejet d’une loi générale, une ordonnance ministérielle de mars 2005 rend l’inscription des variétés au catalogue obligatoire, celui-ci ayant un fonctionnement similaire au catalogue européen. Depuis 1996, la Bolivie a également ratifié la convention de l’UPOV.

La vague de décentralisation et privatisation qui a affecté la Bolivie entre 1994 et 1996 a complètement déstructuré l’appareil de la recherche agronomique publique. PROINPA, l’organisme auparavant chargé du recensement et de la conservation des variétés natives de pomme de terre, ainsi que de l’élaboration de nouvelles variétés, est devenue une fondation privée. Pour capter des fonds, elle diversifie ses activités, s’ouvrant aux autres produits andins, et travaille sur la promotion de la semence certifiée dans la zone andine, en partenariat avec les bassins de production intensive et liés aux industries agroalimentaires des terres basses, qui sont demandeurs de semence certifiée.

Quelles sont les pratiques traditionnelles de production de semences de la pomme de terre ?

Les semences de pomme de terre ne sont pas statiques, elles circulent en permanence. Si on sème plusieurs années de suite des tubercules-semences sur une même parcelle, rapidement ceux-ci dégénèrent, deviennent plus sensibles aux maladies ou aux attaques parasitaires, produisent moins. Le flux de semences est donc inhérent à la cohérence de l’ensemble. Les schémas de circulation élaborés par les paysans peuvent être représentés par des cercles concentriques.

Lors de la récolte, les paysans stockent les produits de chaque parcelle sur place, dans des excavations tapissées et recouvertes de paille, afin de maintenir température et humidité constantes, et d’éviter la circulation des parasites. C’est souvent sur la parcelle même que s’opère ensuite le tri de la récolte, selon la taille des tubercules et la destination du produit (alimentation familiale ou du bétail, vente, semences). Ainsi, la provenance des tubercules-semences issus de la récolte est identifiée. Cela permet ensuite au paysan de savoir où resemer ses tubercules, afin de ne pas ensemencer deux années de suite la même parcelle et de régénérer la variété en altitude certaines années. La différenciation stricte entre tubercule pour la consommation et tubercule semence n’existe pas dans l’univers pratique des paysans et une partie des tubercules initialement destinés à la consommation peuvent devenir des semences.

Se dessine ainsi un premier cercle de circulation de la semence de pomme de terre, au sein de l’exploitation familiale. Par ailleurs, les échanges interfamiliaux, deuxième cercle de circulation plus large que le précédent, permettent de renouveler le capital génétique, voire de l’augmenter. Ces flux sont généralement codés socialement, et liés aux réseaux de parenté, réelle ou rituelle, qui entourent chaque famille. Héritages, mariages, présents, troc, paiement d’un travail en espèces, sont autant de modalités de ces échanges. Comme le transfert des tubercules-semences au sein de l’exploitation, les échanges entre familles, dont les parcelles peuvent être très éloignées, permettent de lutter contre la dégénérescence et de maîtriser ainsi les maladies. Cet ensemble de pratiques s’inscrit dans une stratégie de régénération autonome de la semence. Les différents partenaires des échanges, connus, apportent une garantie de confiance à ce système d’échanges.

Comment se fait la production de semence certifiée de pomme de terre?

Les semences certifiées ne concernent que 5% du volume total des échanges de semences de pomme de terre dans le pays. Elles constituent cependant l’enjeu stratégique du Programme National des Semences.

Le schéma de circulation formel des semences est conçu comme une succession linéaire de paliers de production, définis selon des étages écologiques, et qui sont liés entre eux par des relations commerciales.

Ainsi, les zones de plus hautes altitudes (3800-4100 m.) sont vouées à la reproduction des semences de très hautes catégories, à partir des semences de base que les paysans acquièrent auprès d’entreprises spécialisées. Etant donné le prix élevé des semences de base, les paysans ne peuvent en acheter de grandes quantités. Les zones hautes sont en fait choisies pour la production de semences de très haute qualité mais en quantité limitée, pour préserver les réserves de terres vierges d’altitude. Ce sont donc les agriculteurs des zones dites “intermédiaires” (3200-3600 m.) qui sont chargés de la production en grandes quantités de semences certifiées, à partir des semences acquises auprès des agriculteurs d’altitude. Ainsi, les agriculteurs des zones intermédiaires proposent sur le marché des semences certifiées en grandes quantités, et dont le prix n’est pas exorbitant.

Un autre principe fondamental du schéma formel de circulation des semences est que celles-ci doivent toujours aller d’une zone de plus haute altitude vers une zone de plus basse altitude. Les arguments avancés pour étayer ce principe concernent essentiellement le contrôle des maladies et des parasites. Une semence qui remonte en altitude pourrait transporter avec elle de nombreuses maladies propres aux cultures intensives des vallées et infester ainsi les terres hautes jusque-là saines.

Pour les petits paysans, ces mesures ont des conséquences très pratiques. En effet, pour ceux qui vivent dans des zones n’ayant pas été identifiées par les institutions comme stratégiques pour la production de semences certifiées (en fait, l’immense majorité des paysans andins), et qui ne disposent donc pas de subventions ou d’appuis pour l’achat de semences de base, le coût de celles-ci est prohibitif. Devenir producteur de semences certifiées est donc un privilège réservé à une petite élite, celle des paysans suffisamment nantis pour pouvoir acquérir ces intrants extrêmement chers (et payer la certification) et vivant dans des régions ayant eu l’honneur d’être repérées par les institutions semencières. Ce petit groupe d’agriculteurs questionne d’ailleurs le privilège dont ils sont censés bénéficier. Sont-ils réellement des producteurs de semences, vu qu’ils dépendent intégralement d’institutions privées pour l’achat des semences de base (sans parler des autres intrants) ? Ne devrait-on pas plutôt parler de “reproducteurs de semences”, simples intermédiaires d’une filière dont ils ne maîtrisent pas grand chose? En fait, le système formel est fait pour les exploitations des riches terres de plaine qui valorisent d'importantes quantités d'intrants avec des variétés performantes mais exigeantes, alors que le système informel permet aux petits paysans des terres d'altitude de subsister et de rester autonomes.

Parlez-nous d'ORPACA...

ORPACA est à l'origine une organisation de producteurs de camélidés des montagnes d’Ayopaya (Cochabamba), créée en 1998 sous l’impulsion d’une ONG locale. Cette zone de très haute altitude (3700 – 4200 mètres) avec des sols noirs et profonds, présentant une très faible incidence de maladies, et considérée comme très propice à la culture de tubercules, s’est spécialisée depuis les années 1950 dans la production de pomme de terre de consommation. L’organisation a vu doubler son nombre d’adhérents, passant à 150, depuis que l’activité principale est devenue la production et commercialisation de semences certifiées de pomme de terre.

En septembre 2006, l’ensemble de la province Ayopaya a voté la décision d’expulser de son territoire le bureau régional des semences, et par conséquent tout le système formel de certification des semences. A travers cette résolution s’exprime la volonté de s’affranchir d’un système qui rend le paysan dépendant de fournisseurs privés pour l’acquisition de ses semences, et de critères de qualité définis en amont sans prendre en compte ceux maniés localement. Il s'agit maintenant pour cette organisation, encore faible et dépendante des institutions extérieures, de reconsidérer l'ensemble du circuit de production et commercialisation des semences, en se nourrissant des pratiques traditionnelles, notamment en travaillant à partir de variétés natives accessibles aux paysans, et en cherchant à valider publiquement un autre mode de certification.

Propos recueillis par Hélène Zaharia
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