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“La préservation de la biodiversité
est un enjeu majeur de notre siècle”
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Des semences en partage

construction sociale et identitaire d’un collectif « paysan » autour de pratiques semencières alternatives

élise Demeulenaere, Christophe Bonneuil, 1 février 2011

Depuis près de dix ans, la controverse OGM a fait émerger les semences comme un enjeu majeur dans le monde agricole et a touché, au-delà, de larges publics, y compris urbains. La réglementation semencière française, vécue par de nombreux agriculteurs comme une remise en question de leur liberté à ressemer leur récolte, et ses frictions croissantes avec la thématique émergente de l’érosion de la biodiversité y ont également contribué. En 2003, le Réseau Semences Paysannes (RSP) a vu le jour, afin de revendiquer le droit pour les agriculteurs de cultiver et d’échanger des semences de variétés non inscrites au Catalogue officiel des Obtentions Végétales. Ce mouvement s’appuie sur des agriculteurs qui font leurs semences eux-mêmes à partir de variétés reléguées depuis les années 1950 par le marché et la réglementa- tion. Outre des stratégies originales pour s’approvisionner hors marché, ces choix semenciers requièrent des savoirs spécifiques sur la conservation, la production à la ferme des semences et la conduite agronomique particulière des variétés anciennes. Notre travail vise à analyser les éléments qui soudent la « communauté de pratiques » (Wenger 2005) constituée autour des « semences paysannes ». Pour cela, nous nous sommes concentré depuis 2003 sur un groupe particulièrement actif de ce Réseau constitué autour des céréales panifiables.

Dans les années 1960, Henri Mendras faisait remarquer le décès des socié- tés paysannes françaises à partir du remplacement des variétés de pays par des variétés hybrides de maïs dans le Béarn, suggérant un lien entre la « fin des pay- sans » et la perte des savoir-faire et des sociabilités associés à la reproduction du vivant à la ferme (1992 : 365). Pour le sociologue, la diffusion du maïs hybride

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élise Demeulenaere & Christophe Bonneuil

(dont les semences sont nécessairement rachetées chaque année) induit en effet une nou- velle organisation du travail (plus individuelle, plus spécialisée et tournée vers le marché), un nouveau référentiel de légitimation pour les agriculteurs (les sciences agronomiques, et non la tradition), et un déplacement des savoirs (d’un savoir sur la nature à un savoir mécanique et gestionnaire). Son analyse nous conduit à nous demander symétriquement si la réhabilitation des variétés anciennes et de leur sélection à la ferme par des producteurs ne participerait pas de la réactivation d’une certaine « identité paysanne », qui reste à préciser.

De nombreux travaux d’ethnologie ont montré combien la maîtrise individuelle ou collective des savoirs relatifs à la conservation, la circulation, la sélection et la production de semences constituaient des enjeux matériels, identitaires et sociaux au cœur de la construction des sociétés paysannes. Certains se sont penchés plus particulièrement sur l’usage identitaire et social des plantes cultivées. Les variétés ou les clones sont en effet utilisés comme un outil de différenciation – les caractères des semences partagées par un groupe social permettant à celui-ci de se démarquer des autres, par une correspondance construite entre catégories de plantes et catégories sociales (Haudricourt 1964). La repro- duction du groupe est alors renforcée, voire assurée, par la continuité des « lignées ». Dans la société damganaise (Morbihan) des années 1950 par exemple, les semences de froment circulaient exclusivement par transmission matrilinéaire, autant que possible sans « rupture de lignée » (Laligant 2007 : 116). La transmission des semences et des savoirs associée à leur reproduction y dessinait des réseaux privilégiés, et était un marqueur des relations sociales qui fondaient les communautés (Laligant 2007).

La France du xxie siècle n’est plus une société paysanne, et l’industrialisation aboutie de l’agriculture a achevé de désenchanter les campagnes et de « rompre les lignées ». Nous faisons cependant l’hypothèse que les charges symbolique et sociale de la semence restent présentes dans les imaginaires collectifs, notamment chez les agriculteurs qui réprouvent les excès de cette industrialisation, et que leur réactivation est au centre d’une contestation du modèle d’agriculture dominant qui cimente des identités nouvelles.

Dans un premier temps, nous rendrons compte des ressorts matériels et idéels qui poussent ces producteurs à se lancer dans une démarche énergivore autour des variétés anciennes. Leur hétérogénéité nous posera la question suivante : « qu’est-ce qui fait tenir le groupe ? » La deuxième partie décrira la genèse du réseau telle que la circulation des semences nous la révèle, et les grands traits qui caractérisent son organisation. En troisième partie, en portant notre attention sur les normes explicites et implicites qui composent l’« économie morale » des transferts de semences (Thompson 1971 ; McGuire 2005 : 139), nous décrirons la nature des relations qui se tissent dans ces échanges et qui soudent le groupe. Nous pourrons alors conclure sur les traits saillants et distinctifs de l’identité « paysanne » en construction.

à télécharger :

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Références complètes

Techniques & Culture 57, 2011/2 : 202 - 221

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