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“La préservation de la biodiversité
est un enjeu majeur de notre siècle”
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Les entreprises du Nord colonisent la biodiversité du Sud 

Quel avenir pour la biodiversité ?

Cléa Chakraverty, 22 septembre 2010

Si une entreprise pharmaceutique déposait le brevet de la tisane artisanale de votre grand-mère auvergnate et vous empêchait de l’utiliser à votre bon plaisir, cela vous ferait sourire ? En Inde et dans d’autres pays du Sud, ce scénario devient réalité pour nombre de plantes, de remèdes et de savoirs ancestraux. L’activiste indienne Vandana Shiva dénonce cette biopiraterie qui, selon elle, est à la fois une nouvelle forme de colonisation et un processus orchestré de destruction de la biodiversité. Rencontre à New Delhi dans les locaux de Navdanya, l’association qu’elle a fondée pour lutter contre la « monoculture de l’esprit ».

 

Que pensez-vous de cette année consacrée à la biodiversité ? Participe-t-elle à sa conservation ?

 

Cela correspond à la mission des Nations unies et s’inscrit dans le cadre du Sommet de la Terre. Je m’en réjouis, car cela signifie que l’on prend conscience qu’il existe une monoculture de l’esprit qui doit absolument être combattue. L’esprit est fait pour être curieux du monde, il doit être ouvert à la diversité, et de fait, à la biodiversité et aux points de vue pluriculturels. Malheureusement, notre monde est dirigé par des philosophies mécaniques et des sciences réductionnistes.

 

Qu’entendez-vous par « monoculture de l’esprit » et « sciences réductionnistes » ?

 

Nous voyons le monde à travers la seule approche du marché. Quand nous pensons forêt, nous pensons bois, meubles ou papier. Une forêt n’a-t-elle pas d’innombrables autres atouts ? N’est-elle pas avant tout une source d’oxygène, un vivier pour un écosystème dont nous faisons partie ? Chaque apport de la nature doit-il être mercantile, commercialisable, profitable au sens économique ? La science invite à cette application utilitaire. Cette façon de penser nous rend aveugles au monde, car elle nous contraint à regarder notre environnement à travers ce que nous voulons en faire. C’est pourquoi tous les systèmes culturels dominants, sans exception, ont détruit la biodiversité. En 1994, 80% de la destruction de la biodiversité était imputable aux modèles agricoles dominants.

 

C’est pour cela que vous avez lancé « Bija Swaraj », une campagne pour protéger la biodiversité en Inde.

En 1987, je me suis rendu compte que pour répondre à une demande de renouveau du consommateur occidental, les grandes multinationales étrangères commençaient à s’intéresser aux graines indiennes et cherchaient à s’introduire dans le pays pour pouvoir les commercialiser. Avec mon association Navdanya, nous avons monté la campagne « Bija Swaraj » qu’on peut traduire par « liberté de la graine », au sens d’autogestion. Chaque élément, chaque plante, chaque être devrait avoir le droit de suivre sa propre évolution, de se développer, non pas dans une optique de rentabilité, mais d’auto-adaptation et de régénération. Une machine est déterminée de l’extérieur pour accomplir certaines fonctions, sur un temps donné. Une plante est déterminée de l’intérieur. Elle a donc une fonction propre, s’adapte, évolue. La biodiversité, c’est avant tout la liberté de la nature, et par extension de la vie. Lancer « Bija Swaraj », c’était aussi refuser que les fermiers soient réduits à l’état de serfs par des entreprises telles que Monsanto. Les agriculteurs du Sud sont devenus des drogués, dépendants de leurs doses livrées par Monsanto et leurs amis, comme des accros à l’héroïne ou au crack. L’addiction aux pesticides est double : elle concerne la terre et la mentalité des cultivateurs qui n’arrivent plus à concevoir de travailler sans eux. Petit à petit, l’agriculture qui repose sur la biodiversité s’est perdue en Inde. Au sein de Navdanya, nous tentons de « sevrer » ces fermiers. Il nous faut leur rappeler que d’autres façons de cultiver existent. En les formant, nous leurs apportons de nouvelles compétences et la possibilité de penser différemment. Nous construisons une alternative.

 

Mais vos actions ne se limitent pas aux champs : vous agissez aussi devant les tribunaux.

 

C’est vrai, j’aime traîner les criminels devant la justice ! Nous avons déjà gagné plusieurs batailles. Par exemple face à ceux qui souhaitaient breveter le margousier, le curcuma ou le riz basmati. Ces plantes sont si étroitement liées à la culture des Indiens que personne chez nous n’avait pensé à déposer de brevets !

 

Vous êtes en guerre contre la biopiraterie. Comment la définir ?

 

C’est tout simplement une nouvelle forme de colonialisme du Nord sur le Sud. Les gens doivent saisir l’importance de cet enjeu politique. Il existe aujourd’hui des lois contre ce phénomène. L’Organisation mondiale du commerce, elle-même, a statué sur la biopiraterie en 1999. Mais on attend toujours que les règles s’appliquent. Les multinationales pharmaceutiques ont compris le potentiel de certains savoirs, des graines et des plantes utilisées par les habitants du Sud. En brevetant ces éléments – qui ne sont pourtant pas des créations mécaniques ou génétiques puisqu’ils existent depuis des millénaires –, ces entreprises décrètent avoir fait une découverte et s’autoproclament propriétaires ! Elles imposent alors l’utilisation de ces « découvertes » au reste du monde. C’est bien un schéma de colonisation. Sur le dos de notre biodiversité, cette fois.

 

Comment la biopiraterie affecte-t-elle les populations du Sud ?

 

Rien qu’en Inde, nous avons recensé environ 9 000 tentatives de biopiraterie. Cela revient à « labelliser » les savoirs collectifs indigènes. Pour contrer cela, nous avons monté des « universités de grand-mère » où nous réapprenons à utiliser les savoir-faire ancestraux, les trucs et astuces de nos anciens. Car la menace la plus grave est l’oubli. Le transfert de savoirs sur la biodiversité doit se faire gratuitement, sans logique monopolistique, afin qu’il profite au plus grand nombre.

Comment protéger juridiquement les savoirs indigènes ?

Sans doute en passant par l’Unesco. La sauvegarde des savoirs indigènes s’inscrit dans le cadre de la protection du patrimoine immatériel. Cela va nous demander beaucoup de travail, mais il faut le faire. En 2012 se tiendra la première université du savoir traditionnel en Toscane. J’espère que l’événement marquera un tournant.

 

En Inde, la relation entre l’homme et la Terre est particulière.

 

Oui, nos textes sacrés, les Védas, peuvent être interprétés comme les premiers textes écologistes indiens. Ils évoquent très bien l’interconnectivité entre l’homme et la nature (les dieux védiques sont souvent liés aux éléments cosmiques et terrestres, l’eau, le feu, l’air, le ciel, la terre, etc., ndlr). Aujourd’hui, nous vivons dans la surconsommation et l’avidité extrême, engendrées en grande partie par le système de pensée occidental. Dans ce système, la nature est au service de l’homme, un concept plutôt judéo-chrétien. A mes yeux, le premier destructeur de la biodiversité fut en effet Christophe Colomb ! Pour faire connaître les valeurs indiennes sur la biodiversité, nous organisons avec Navdanya des stages auprès d’Occidentaux. Nous savons qu’ensuite, ils font part de nos idées chez eux.

 

Vous avez lancé des programmes où les femmes reprennent leur place dans le monde agricole. Pourquoi ?

 

Je ne crois pas à la sauvegarde de la biodiversité sans l’apport de la femme. Elle est synonyme de biodiversité. Elle crée, comme la Terre, et, comme elle, elle préserve au lieu de détruire. Je crois que l’homme est culturellement avide. Mais la femme peut rééquilibrer cela. Elle nourrit son enfant, elle nourrit la terre. Elle appartient à une économie d’empathie et de sauvegarde, tandis que l’homme vit dans une économie de profit et de domination. Aujourd’hui, avec le sujet des mères porteuses notamment, le ventre des femmes même n’est plus à l’abri de cette économie. Je crois sincèrement que les femmes sont plus à même de protéger la diversité des cultures et des sols et de transférer leur savoir afin d’établir un partage équitable des ressources et de la nourriture. Et puis, j’ai très vite remarqué que le public auquel nous nous adressons, qu’il s’agisse de fermiers ou d’ONG, est essentiellement féminin, même chez nous (1) ! —

(1) L’organisation Navdanya est composée à 90 % de femmes.

Sources de cet article

 « La vie n’est pas une marchandise », Vandana Shiva (Editions de l’Atelier, 2004)

 « Le terrorisme alimentaire », Vandana Shiva (Fayard, 2001)

 « Ethique et agro-industrie », Vandana Shiva (L’Harmattan, 1996)

 « Manifestos on the Future of Food & Seed » (en anglais), Vandana Shiva (South End Press, 2007)

 « La fin du travail », Jeremy Rifkin (La Découverte, 1996)

 « The Uruguay Round or Thirld World Sovereignty » (en anglais), Martin Khor (Penang, Third World Network, 1990)

 « Leur civilisation et notre délivrance », Mohandas Gandhi (Denoël, 1957)

Notes

Vandana Shiva défend bec et ongles les plantes et les savoirs ancestraux de son pays. La philosophe et activiste indienne accuse l’industrie pharmaceutique occidentale de biopiraterie. Avec ses banques de graines et ses universités de grand-mère, elle refuse la vision purement économique de la nature.

Références complètes

 

Source : www.terra-economica.info/Vandana-Shiva-Les-entreprises-du,12380.html

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